Pourparlers (1972-1990) (Gilles Deleuze)

Pourquoi réunir des textes d’entretiens qui s’étendent presque sur vingt ans ? Il arrive que des pourparlers durent si longtemps qu’on ne sait plus s’ils font encore partie de la guerre ou déjà de la paix. Il est vrai que la philosophie ne se sépare pas d’une colère contre l’époque, mais aussi d’une sérénité qu’elle nous assure. La philosophie cependant n’est pas une Puissance. Les religions, les États, le capitalisme, la science, le droit, l’opinion, la télévision sont des puissances, mais pas la philosophie. La philosophie peut avoir de grandes batailles intérieures (idéalisme – réalisme, etc.), mais ce sont des batailles pour rire. N’étant pas une puissance, la philosophie ne peut pas engager de bataille avec les puissances, elle mène en revanche une guerre sans bataille, une guérilla contre elles. Et elle ne peut pas parler avec elles, elle n’a rien à leur dire, rien à communiquer, et mène seulement des pourparlers. Comme les puissances ne se contentent pas d’être extérieures, mais aussi passent en chacun de nous, c’est chacun de nous qui se trouve sans cesse en pourparlers et en guérilla avec lui-même, grâce à la philosophie. G.D.

Les trois écologies (Félix Guattari)

Contre la lecture médiatique des accidents écologiques, le philosophe propose de penser l’écologie environnementale avec l’écologie sociale et l’écologie mentale, à travers une lecture éthique et politique. Dans cet essai paru en 1989, il examine les pratiques de recomposition des subjectivités individuelles et collectives au sein de nouveaux contextes techniques, scientifiques et géopolitiques.

Il faut s’adapter : sur un nouvel impératif politique (Barbara Stiegler)

D’où vient ce sentiment diffus, de plus en plus oppressant et de mieux en mieux partagé, d’un retard généralisé, lui-même renforcé par l’injonction permanente à s’adapter au rythme des mutations d’un inonde complexe ? Comment expliquer cette colonisation progressive du champ économique, social et politique par le lexique biologique de l’évolution ?. La généalogie de cet impératif nous conduit dans les années 1930 aux sources d’une pensée politique, puissante et structurée, qui propose un récit très articulé sur le retard de l’espèce humaine par rapport à son environnement et sur son avenir. Elle a reçu le nom de « néolibéralisme » : néo car, contrairement à l’ancien qui comptait sur la libre régulation du marché pour stabiliser l’ordre des choses, le nouveau en appelle aux artifices de l’Etat (droit, éducation, protection sociale) afin de transformer l’espèce humaine et construire ainsi artificiellement le marché : une biopolitique en quelque sorte. Il ne fait aucun doute pour Walter Lippmann, théoricien américain de ce nouveau libéralisme, que les masses sont rivées à la stabilité de l’état social (la stase, en termes biologiques), face aux flux qui les bousculent. Seul un gouvernement d’experts peut tracer la voie de l’évolution des sociétés engoncées dans le conservatisme des statuts. Lippmann se heurte alors à John Dewey, grande figure du pragmatisme américain, qui, à partir d’un même constat, appelle à mobiliser l’intelligence collective des publics, à multiplier les initiatives démocratiques, à inventer par le bas l’avenir collectif. Un débat sur une autre interprétation possible du sens de la vie et de ses évolutions au coeur duquel nous sommes plus que jamais.

Dans les ruines de l’université (Bill Readings)

Le rôle de l’université fait aujourd’hui l’objet d’un âpre débat. Sommes-nous à l’aube d’une nouvelle ère ou assistons-nous au crépuscule de la fonction sociale de cette institution séculaire ? Pour le savoir, Bill Readings examine le sens qu’on a donné à l’université en Occident au fil des siècles. Faisant ressortir les liens existant entre cette évolution et le déclin de l’État-nation, il s’attarde sur l’émergence des Cultural Studies, pour lui symptôme de la disparition de la culture nationale comme justification de l’existence de l’université. Désormais gérée selon la rhétorique de « l’excellence », cette dernière est devenue un marché de production, d’échange et de consommation comme un autre. Peut-on tirer quelque chose de cette institution transformée ? S’inspirant, entre autres, de Lyotard, Derrida et Agamben, Readings offre des propositions concrètes pour habiter ses ruines et leur donner un sens nouveau.« Readings lance un appel aux armes à ceux d’entre nous qui vivent et travaillent dans les universités [et] nous exhorte à bâtir quelque chose de différent. »David Harvey, The Atlantic

Les dissidences de l’Islam (Kitâb al-milal)

Né à Shahristân dans le Tadjikistan, où il meurt en 1158 à l âge de 90 ans, Shahrastânî illustre l esprit libre dans ce qu il a de plus fort, de plus pur. Philosophe, rompu aux textes classiques grecs, persans et arabes, doublé d un historien des religions précurseur, il étudia le phénomène religieux de manière scientifique. Ce qui lui permit d en dévoiler le pendant dogmatiste et, partant, hérésiologiste qui conduisent inévitablement au fanatisme, à l intolérance, à la violence. Auteur de plusieurs ouvrages réfutant les systèmes préétablis, il critiqua d abord la théologie islamique, dans un langage franchement philosophique mais fondé dans la Révélation qui, pour lui, est une source de savoir supra-humain qui renseigne la Raison. Son commentaire du Coran suffit à démontrer qu il ne se soumettait à aucune école de pensée mais prenait ce qu il lui paraissait bon et bien là où il le trouvait. Partant de considérations sur la compilation, -rédaction ?- du Coran, il en donne un copieux commentaire des deux premières sourates.

L’exercice du bonheur (Albert Memmi)

Le bonheur individuel n’est pas une valeur mineure ou annexe dans la conduite de l’existence, ni scandaleuse et illégitime. Il en est un ingrédient essentiel. «La recherche du bonheur ne mène nulle part», écrit un publiciste mélancolique. Il a un peu raison : elle ne mènerait qu’au bonheur ; mais est-ce donc rien ?. Il arrive que l’on nous demande, avec quelque ironie : «Que proposez-vous de positif, vous, les humanistes, à la crise qui secoue les esprits ?» C’est simple : nous rappelons que l’homme doit redevenir le but de la pédagogie et de la politique ; que rien, ni les groupes, ni les idéaux, sans les mésestimer dans nos existences, ne sauraient le surpasser dans nos préoccupations. Est-ce donc ne rien proposer ? Qui prétend à mieux ?

Le rêve des machines (Gunther Anders)

Inquiet des conséquences de l’arrestation de F.G. Powers en URSS, en pleine guerre froide, le philosophe lui adresse une lettre en 1960 évoquant le risque de guerre nucléaire. Ce message resté sans réponse est suivi d’une deuxième lettre, dans laquelle il explique au pilote américain comment il est devenu le rouage d’un système inhumain et dénonce la toute-puissance de la technique.

Petit guide d’autodéfense intellectuel (Normad Baillargeon)

Rédigé dans une langue claire et accessible et illustré par Charb, cet ouvrage constitue une véritable initiation à la pensée critique, plus que jamais indispensable à quiconque veut assurer son autodéfense intellectuelle.

On y trouvera d’abord un large survol des outils fondamentaux que doit maîtriser tout penseur critique : le langage, la logique, la rhétorique, les nombres, les probabilités, la statistique etc. ; ceux-ci sont ensuite appliqués à la justification des croyances dans trois domaines cruciaux : l’expérience personnelle, la science et les médias.